Victoryne Moqkeuz Eructeuse

Inspiration expulsion

12 février 2022

LA REVUE DES DEUX MONDES

Classé dans : Art et culture, la vie des avis — eructeuse @ 10 h 40 min
   

LA REVUE DES DEUX MONDES dans Art et culture, la vie des avis d9840b0f-6766-40ea-24d4-09d6f11c206a

Revue des Deux Mondes – Quelle est votre définition de l’universalisme ?

Nathalie Heinich L’universalisme est une valeur qui concerne l’allocation des droits civiques : elle consiste à affirmer l’universalité des droits dont doivent bénéficier tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance. Ce qui signifie le refus d’asseoir des droits spécifiques sur des différences de sexe, de religion, de couleur de peau, etc. : seule doit être prise en compte l’appartenance de principe à une commune citoyenneté, voire à une commune humanité s’agissant des droits de l’homme. C’est dire que, sous le régime de l’universalisme républicain qui est celui de la France depuis la Révolution, les citoyens n’ont de comptes à rendre qu’au collectif général et abstrait de la nation – la communauté des citoyens – de même que celle-ci ne connaît que des individus, et leurs représentants élus, et non pas des représentants de communautés.
 

« Il ne s’agit pas de [...] de sous-estimer la force des intérêts individuels mais d’encourager l’aspiration au bien commun. » le communautarisme

Cette option universaliste ne revient donc pas, comme le prétendent parfois ses détracteurs, à nier la réalité des affiliations à des collectifs (qu’ils soient géographiques, religieux, ethniques ou autres), mais à permettre aux citoyens de se référer à la fois, dans le contexte civique, à cette affiliation générale qu’est l’appartenance à une nation et, dans la vie ordinaire, à une pluralité d’affiliations : je dois pouvoir aussi vivre et me présenter comme citoyen français, ou comme chercheur, ou comme vélocipédiste, voire simplement comme être humain, indépendamment de mon sexe. Il ne s’agit pas de nier qu’il existe des différences mais de mettre en avant ce qui rassemble ; ni de renier des convictions religieuses mais de rester discret dans leur affichage lorsqu’elles risquent de séparer le sujet d’une partie de ses concitoyens ; ni de sous-estimer la force des intérêts individuels mais d’encourager l’aspiration au bien commun.

Revue des Deux Mondes – L’universalisme se porte mal. Quels sont ses principaux contempteurs aujourd’hui ? Et de quoi l’accuse-t-on ?

Nathalie Heinich Le paradoxe est que même les tenants de l’identitarisme, du communautarisme, du féminisme différentialiste (et de la cancel culture qui va avec, car c’est en parlant au nom de « communautés » dont ils se proclament les représentants que les nouveaux censeurs prétendent priver ceux qui ne pensent pas comme eux de leur liberté d’expression) se réclament de l’universalisme, mais sous condition : ils voudraient un universalisme « concret », « réel ». Ils ne font en cela que trahir leur incompréhension de ce qu’est l’universalisme, à savoir une valeur à faire advenir et non pas un fait, dont on pourrait démontrer l’existence ou l’inexistence.

C’est en raison de cette incompréhension, relevant du rabattement de l’idéal sur le réel, que les adversaires de l’universalisme critiquent son manque de réalité : il ne serait que « formel », limité à la question des droits mais incapable de conférer concrètement une « véritable » égalité, c’est-à-dire une égalité des conditions. Or ce n’est pas parce qu’une valeur n’est pas entièrement réalisée qu’elle est sans fondement ou qu’elle est récusable en tant que visée – d’autant plus que c’est elle qui peut guider le combat pour l’égalité des droits civiques et contre les discriminations. Cette critique relève donc de ce que j’ai nommé le « sophisme de l’irréalisme ».
 

« Une valeur n’a pas besoin d’être objectivement universelle pour être une visée méritant d’être universalisée – et d’ailleurs, si elle était déjà universelle elle n’aurait pas besoin d’être défendue. »

Une deuxième critique consiste à voir dans l’universalisme un point de vue « occidental », et donc passible du reproche de n’être qu’un héritage colonial. Mais là encore une valeur n’a pas besoin d’être objectivement universelle pour être une visée méritantd’être universalisée – et d’ailleurs, si elle était déjà universelle elle n’aurait pas besoin d’être défendue. Le fait qu’une valeur soit davantage réalisée dans une culture particulière ne la rend pas moins désirable, et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tant d’habitants de pays non occidentaux rêvent d’une démocratie universaliste, et si l’universalisme est régulièrement invoqué par les mouvements de libération, au nom de la justice. J’ai nommé cette critique « sophisme de l’ethnocentrisme ».

Une troisième critique, proche de la précédente, accuse l’universalisme de n’être qu’un communautarisme des « dominants », qui détourneraient à leur profit la revendication de commune appartenance à l’humanité. Mais cette relativisation de la notion d’universalité repose sur une grille de lecture communautariste, qui croit pouvoir opposer la réalité des affiliations collectives à une valeur s’appliquant à tous. Or le fait qu’une valeur soit portée prioritairement par un groupe n’enlève rien à sa capacité à être adoptée par d’autres. C’est donc là encore un sophisme : le « sophisme de la domination ».
 

« Au niveau de l’expérience vécue, l’universalisme ne refuse en rien les différences factuelles de culture, de religion, de couleur, etc. : il refuse simplement la revendication consistant à asseoir des droits particuliers sur ces différences. »

Enfin, on reproche aussi parfois à l’universalisme sa prétention à effacer la diversité, la pluralité des cultures, les différences, bref à vouloir rendre tous les hommes « semblables » au motif qu’il les voudrait « égaux » : c’est le « sophisme de l’uniformisation ». Or c’est attribuer à l’universalisme une extension qu’il n’a pas, car il ne prétend pas commander à toutes les dimensions de l’expérience humaine mais seulement à l’allocation des droits. Au niveau de l’expérience vécue, l’universalisme ne refuse en rien les différences factuelles de culture, de religion, de couleur, etc. : il refuse simplement la revendication consistant à asseoir des droits particuliers sur ces différences. C’est pourquoi les insignes religieux doivent être bannis dans les établissements scolaires, non pas pour rendre les enfants semblables mais pour les rendre égaux – ce qui est très différent (et aussi bien sûr pour les rendre libres en les soustrayant à l’imposition de normes religieuses qui altéreraient leur liberté de conscience).

Ainsi, en faisant à l’universalisme le procès de l’irréalisme, de l’ethnocentrisme, de la domination, de l’uniformisation, ses contempteurs ne font que trahir leur confusion quant à sa nature : l’ordre des valeurs n’est pas celui des faits, de même que l’ordre des droits alloués à tout un chacun n’est pas celui des pratiques effectives. [...] > ACCÉDER AU NUMÉRO

PROPOS RECUEILLIS PAR VALÉRIE TORANIAN

Laisser un commentaire

 

Méfi au Coucou Gris - Carlotti |
Valreymont |
Gutsyflower |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Ibtissame AZZAOUI
| Adelaidecitynews15
| UMP Aix en Provence